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Un temps pour mourir : La voix des silencieux

A l’occasion de la parution du livre Un temps pour mourir, de Nicolas Diat, où l’un des chapitres parle de notre frère Vincent, décédé en 2015.

Nous autres Religieux, sommes souvent surpris ou déçus en lisant ce que l’on écrit à propos de notre vie. Idéalisation angélique d’un côté, superficialité journalistique de l’autre, rarement le genre littéraire du « voyage en abbaye » évite l’un de ces écueils. Il est quelques exceptions, le livre de Nicolas Diat : Un temps pour mourir en est une.

Ce livre nous fait littéralement entrer dans la vie des chanoines et des moines, marcher à leur pas, chanter à leur hauteur. Plutôt que d’expliquer ou de décrire le quotidien des Religieux -qui n’est que l’enveloppe de leur secret- ce livre nous conduit directement à l’intimité de leur cœur. Or, ce dernier ne se dévoile vraiment qu’au grand jour de la mort. Nicolas Diat nous conduit littéralement à faire l’expérience de la mort de ces hommes consacrés.

Lisez-le vous n’en sortirez pas indemne !

Chaque chapitre est comme un voyage intérieur, un choc spirituel, une invitation à regarder en face l’appel de Dieu à le rejoindre par delà la mort.

Chacun des huit chapitres se présente sous la forme d’un voyage dans une abbaye française. Notre modeste maison de Lagrasse est tout intimidée de marcher entre des géants de la vie religieuse : Solesmes, Citeaux, Fontgombault ou la Grande Chartreuse !

Un temps pour mourir s’ouvre par de belles pages sur notre frère Vincent, ses derniers jours, sa mort. Mais le livre se poursuit avec les morts mystérieuses de moines bénédictins, les morts lumineuses des chartreux, la belle mort du Père Joël, abbé des chanoines de Mondaye, que nous avons connu et admiré.
A chaque fois, l’âme vibre, se voit comme replacée face à Dieu et la page blanche qui clôt chacun des chapitres appelle à la prière ou au moins à laisser résonner les fortes émotions spirituelles que suscite ce texte.

Chaque étape nous happe littéralement dans un voyage intérieur. L’auteur a su révéler ce qui ne se voit pas : la joie de s’être donné à Dieu sans retour que la mort n’entame pas, la douceur de la vie fraternelle que la maladie éprouve mais n’épuise pas, la radicalité de notre consécration qui ne supprime pas nos fragilités et nos limites d’hommes. Son écriture pleine de délicatesse, de pudeur et de profondeur révèle une compréhension fine du mystère de la vie consacrée, bien plus, une véritable intuition de ses enjeux les plus hauts.
Il fallait une profonde sympathie spirituelle pour oser décrire ainsi combien la toute puissance de Dieu éclate dans ses vies épuisées et mourantes, combien sa force se révèle dans la faiblesse de ces corps malades et souffrants. La vie, la joie affleurent à chaque ligne, et pourtant elles ne fleurissent que dans l’expérience de la plus grande faiblesse. Que nous sommes petits face à la mort ! Mais depuis l’Incarnation, la petitesse est la marque, le sceau de la grandeur divine !

Vous l’avez compris, ce livre est une belle lecture spirituelle de Carême ! Mais ils présente une autre qualité. Œuvre de belle littérature, il peut être lu par tous, croyants ou incroyants. Une fois ouvert, on peine à le refermer, on n’en sort pas sans être ébranlé au fond de l’âme. Voilà donc un beau cadeau pour tous ceux qui cherchent et parfois s’égarent sur des chemins qui ne mènent nulle part.

Les Religieux sont par définition des silencieux, Nicolas Diat leur a donné une voix.

Extraits :

« Les chanoines étaient comme des enfants sur la plage qui protègent un château de sable. Le mer monte et la belle construction est condamnée. Alors les petits s’activent avec la naïveté des jeunes pirates et l’énergie de ceux qui savent qu’ils perdront la bataille. L’inéluctable arrive, l’eau monte jusqu’au cœur du château, et les murs de sable s’écroulent d’un coup, sans faire de bruit. Frère Vincent était un château friable, un château sur l’échafaud. »

« Frère Vincent était un géant. Le corps fondait comme la neige au soleil de printemps, mais l’âme était chaque jour plus légère.
Il s’est battu comme un lionceau qui connaît le terme de la bataille. Les bêtes sauvages ont déchiré ses muscles et brisé ses os. Frère Vincent est sorti vainqueur. »

« En me racontant cette histoire, dom Dysmas parlait doucement, avec des yeux pleins de bonté : La mort est une vieille copine qui conduit l’autocar, on lui fait signe au passage en lui indiquant que, la prochaine fois, c’est peut-être vous qu’elle prendra pour le beau voyage. Ou un autre, qui sait ? Mais il faut laisser cela à Dieu. »

Nicolas Diat, Un temps pour mourir, Fayard, 226 pages, 20,90 euros.